Migrants : quel rôle pour les bibliothèques ?

Migrants : quel rôle pour les bibliothèques ?

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Pierre Georges, à Calais / livreshebdo.fr

La BPI du Centre Pompidou et le réseau de lecture publique de Calais organisaient, mardi 29 septembre, une journée de réflexion sur les besoins, l’accueil et les services aux migrants, de plus en plus nombreux dans les bibliothèques françaises. 
“Jusqu’à l’hiver dernier, la cohabitation fonctionnait bien entre les populations migrantes et notre public plus “traditionnel”. Depuis, nous devons faire face à une sur-fréquentation de notre établissement, ainsi qu’à des conflits entre les publics.” Les mots de Lola Mortain, adjointe au responsable de la bibliothèque Vaclav Havel, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, résument les défis que nombreuses bibliothèques françaises doivent aujourd’hui relever.

Réunis mardi 29 septembre à Calais à l’initiative de la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou (BPI) et du réseau de lecture publique de la ville de Calais, une centaine de bibliothécaires français ont pu débattre et s’interroger sur leur mission d’accueil et leurs pratiques vis-à-vis de ces publics de migrants aux besoins bien spécifiques. Cette journée d’étude, imaginée il y a environ un an, se tenait à Calais, épicentre des flux migratoires traversant l’Europe, et où environ 3 500 migrants stationnent actuellement.

Une situation préoccupante
Au cours de la matinée, les intervenants se sont succédés dans le grand auditorium de la Cité internationale de la mode et de la dentelle de Calais, investi pour l’occasion, dressant un état des lieux de la situation des migrants dans les bibliothèques françaises.

“Il s’agit d’une population nouvelle, bousculant la place et le rôle des bibliothèques de façon brutale”, a souligné Jean-Marc Bucher, directeur adjoint en attractivité du territoire de la ville de Calais.

“Comment mettre en place des solutions pragmatiques pour ne pas devenir qu’une salle de bain, de repos et un fournisseur d’électricité pour aller sur Internet et recharger son téléphone ?”, s’est quant à elle interrogé Martine Vandermaes, directrice de la bibliothèque public d’Ostende, en Belgique, avant de rappeler que les bibliothèques existent avant tout pour servir toutes les communautés à échelle locale.

“Oui il y a des changements majeurs dans certaines villes où les bibliothèques servent de base à des populations qui souhaitent utiliser le wifi, les photocopieuses ou les bureaux car elles n’ont pas d’autres moyens de le faire”, a-t-elle poursuivi, précisant que les bibliothèques doivent bien sur être un espace de vie commun ouvert à toutes les conditions sociales, mais dans le respect de règles strictes pour éviter les situations chaotiques. “C’est une façon plus intense d’utiliser la bibliothèque, qui crée des conflits entre ceux qui viennent lire et ceux qui viennent bavarder.”  
Cohabitation des usagers
Lola Mortain et Caroline Brouillard, de la bibliothèque Vaclav Havel de Paris, se sont engagées depuis deux ans dans un processus d’intégration des populations migrantes au sein de leur établissement. Leur secret : un atelier de discussion en langue française, baptisé “la parlotte”, qui a pour but de créer une proximité, par le dialogue, avec le public. “La question de la langue est essentielle, précise Caroline BrouillardC’est pour cette raison que nous nous efforçons d’adapter notre communication visuelle en traduisant, quand c’est possible, nos affiches en anglais mais aussi en farsi, en arabe ou en chinois”.
“De manière générale, la dynamique est de s’ouvrir à d’autres services : cours de langues, partenariats, soutien scolaire, voire cours d’alphabétisation dans la langue maternelle…”, confirme Clémentine Pérol, chargée de mission auprès des publics non-francophones à la médiathèque Robert Desnos de Montreuil (Seine-Saint-Denis), ville cosmopolite dans laquelle 20 % de la population est étrangère.
La seule solution à ces problématiques d’intégration reste d’après elle de forcer au maximum le dialogue et les rencontres, en faisant se confronter des populations qui ne le feraient pas par elles-même. Mais pour que la bibliothèque crée véritablement ce lien social, “il faut surtout que les bibliothécaires restent dans une démarche professionnelle, en oubliant des démarches trop sentimentales ou politiques”, confie Emmanuel Cuffini, directeur du département des publics à la BPI.
Des premiers retours d’expérience positifs 
L’après-midi s’est voulue plus pédagogique, et plusieurs retours d’expérience ont été présentés au public de bibliothécaires venus nombreux en quête d’idées et de solutions. Dans un premier temps, un retour a été fait sur le partenariat convenu depuis 2009 entre la BPI et l’association France terre d’asile pour “faciliter l’accès des migrants aux droits, aux services de la BPI, et les transformer en public assidu”, d’après Radoslaw J. Ficek de France terre d’asile. Ce partenariat a donné lieu en 2014 à 98 permanences assurées par l’association à la BPI, proposant aux migrants des ateliers de conversations, des entretiens d’aide individuelle, ou encore un accès à l’auto-information.
Anne-France Stimart, directrice de la bibliothèque Buxin-Simon de Florennes, en Belgique, a ensuite pris la parole pour présenter très concrètement les actions que son établissement de sept employés met en place : prêt totalement gratuit dans la limite d’un livre par personne en même temps, ateliers thématiques autour de pays, flashmobs, buffets, expositions… Cette petite ville de 5 000 habitants présente la particularité d’abriter l’un des principaux centres d’accueil de demandeurs d’asile de Wallonie, comptant plusieurs centaines de migrants en transit, de plus de 34 nationalités différentes. “Malgré l’afflux massif de ces dernières mois et la recrudescence des violences, je reste convaincue, grâce à nos expériences et aux rencontres avec les migrants, de l’utilité de rendre possible à ces personnes l’accès libre et total aux bibliothèques publiques pour participer à notre échelle à leur intégration socio-culturelle”, a-t-elle lancée devant un auditoire conquis.
Dernier temps fort de la journée : la présentation, par la directrice des médiathèques d’Aubervilliers, Marion Giuliani, de l’opération “Lire, écouter et voir en langue chinoise”. Dans une ville dont 41,2 % des habitants ne sont pas nés en France, l’opération consiste à proposer à l’importante communauté chinoise un fonds mandarin basé à la médiathèque André Breton, des permanences d’écrivain public, des aides aux devoirs ou bien encore des catalogues adaptés en chinois. Une grande importance est également donnée à la formation du personnel pour une meilleur connaissance du public et de la culture chinoise.
Cette journée riche en idées et en nouvelles initiatives s’est terminée par une visite de la médiathèque de Calais, nouvellement équipée d’Ideas box, véritable bibliothèques en kit, facilement transportables, imaginée par Bibliothèques sans frontière pour amener la culture dans les lieux qui en sont dépourvus.
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