Quelles solutions pour l’impression en France ? 

Quelles solutions pour l’impression en France ? 

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Une étude très détaillée commandée par les pouvoirs publics analyse les fragilités de la filière française de fabrication de livres et propose des scénarios pour l’avenir impliquant éditeurs et libraires.

Quelles solutions pour l’impression en France ? | CCFI.

Et si les imprimeurs français, laminés par une baisse permanente du marché et des prix, se désintéressaient de l’impression de livres ? Après tout, ce secteur ne représente qu’environ « 6 % des tonnages de papier imprimés en France, avec un chiffre d’affaires estimé entre 300 et 350 millions d’euros », soit la même proportion du total des travaux d’impression selon un rapport très fouillé sur le sujet, communiqué aux professionnels réunis ce 11 décembre au ministère de l’Economie (1). Il y a quand même 2 500 emplois directs à la clé, mais d’autres secteurs industriels plus importants ont été abandonnés sans beaucoup d’états d’âme.

Sans l’aide de la Banque publique d’investissement, c’est d’ailleurs le sort que CPI aurait pu subir en 2013, alors que ses presses impriment un tiers des ouvrages des 11 principaux groupes d’édition français, selon le calcul des parts de marché effectué par les auteurs du rapport. Alerté par cette fragilité endémique, le ministère de l’Industrie a jugé que « le maintien d’une filière d’impression de livres en France est apparu comme un enjeu majeur pour le devenir des industries graphiques », selon la lettre de mission commandant le rapport.

 « Le prix, le prix et le prix »

Les auteurs ont rencontré plus de 170 personnes, éditeurs et imprimeurs, y compris étrangers parmi ces derniers : très implantés en France, notamment dans la fabrication de livres en quadrichromie, ils font bien partie du problème, ou de la solution en fonction des points de vue. Car les éditeurs ne partagent pas les préoccupations des pouvoirs publics, selon les verbatims recueillis par les rapporteurs. « La disparition des imprimeurs ? Il n’y a pas de mise en péril des maisons d’édition. On trouve des solutions ailleurs », déclare l’un d’entre eux. « Ce n’est pas mon problème. Ma seule préoccupation, c’est que ça fait des chômeurs, qui n’ont plus le pouvoir d’achat pour acheter mes livres », ajoute un autre. Il n’y a « pas de problème pour l’instant, mais sans doute pour demain, notamment dans les services de proximité. Les conséquences se feront sentir à moyen terme : qualité, délai », s’inquiète quand même un troisième.

La dichotomie entre clients en position de force et fournisseurs sous pression est d’ailleurs un des éléments frappants de ce rapport (analyse de compétitivité, 3e partie). Les éditeurs reconnaissent la qualité du travail des imprimeurs français (« On surveille, ce n’est pas un problème », « les litiges sont rarissimes »), mais regrettent des lacunes dans les services. Ils souhaiteraient des réponses plus rapides aux demandes de devis, et déplorent surtout le manque de créativité, d’inventivité, de recherche, même s’ils restent plutôt fidèles à leurs imprimeurs, pour des raisons de fiabilité surtout.

Côté imprimeurs, les commentaires sont pessimistes. « Les difficultés rencontrées, c’est le prix, le prix et le prix. Et en plus, les volumes baissent », se désole l’un d’entre eux, à l’unisson de nombre de ses confrères. D’où la quasi-paranoïa que développent une partie d’entre eux, ne publiant pas leurs comptes, ne communiquant pas sur leur parc machines, ne collaborant pas avec leurs confrères : « c’est la culture du secret », résume un de ces méfiants. Vu de l’étranger, où la coopération peut être plus naturelle, notamment en Italie, le marché du livre français est en revanche un terrain de chasse apprécié pour sa dimension, sa stabilité, la facilité d’implantation qu’il offre, le respect des paiements par les donneurs d’ordre. Les imprimeurs italiens et allemands s’étonnent juste du peu d’exigence des éditeurs français quant à la qualité de fabrication. Et pour les Allemands, l’indifférence des éditeurs français à la nationalité de leurs fournisseurs est une aubaine, alors qu’eux-mêmes profitent pleinement de l’attachement de leurs clients locaux au « made in Deutschland ».

 Lieux d’impression de 11 éditeurs généralistes en 2013

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Cabinet BL/Imprimer en France : la filière livre – Hachette, Editis, Madrigall, La Martinière, Actissia, Glénat, Média-Participations, Albin Michel, Delcourt, Actes sud et Bayard

Les principaux groupes d’édition impriment 45 % de leurs livres à l’étranger, surtout lorsqu’ils sont en quadrichromie. La part de la Chine (jeunesse et beaux livres) a fortement augmenté depuis 2009, celle de l’Italie (scolaire, beaux livres) fléchit légèrement et celle de l’Espagne plus nettement. L’Europe de l’Est émerge comme un nouveau fournisseur.

Principaux imprimeurs français de 11 éditeurs généralistes en 2013

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Cabinet BL/Imprimer en France : la filière livre – Hachette, Editis, Madrigall, La Martinière, Actissia, Glénat, Média-Participations, Albin Michel, Delcourt, Actes sud et Bayard

Spécialisé dans l’impression monochrome qui caractérise la littérature générale, le groupe CPI reste stable depuis quatre ans, les éditeurs veillant à ne pas dépendre d’un fournisseur unique. La part de Maury a progressé et celle de Pollina s’est renforcée.

Une concurrence mondialisée 

Ce rapport révise d’ailleurs sensiblement les statistiques d’importation de livres en France, jugeant « erronée »l’évaluation fournie par les douanes. A partir du dépôt légal à la BNF, qui « mentionne le nom de l’imprimeur français, ou le pays d’impression dans le cas d’une fabrication à l’étranger », ce rapport estime la part de marché des uns et des autres en excluant la microédition et l’autoédition qui introduisent un biais, et en retenant onze groupes représentatifs de la production généraliste française. A l’aide de cette base, les auteurs calculent une évolution entre 2009 et 2013.

La part des imprimeurs français reste stable, à environ 55 %. La Chine progresse de plus de 50 %, et dépasse les 10 % de part de marché chez les leaders de l’édition en France (voir graphique). Avec la baisse de l’euro intervenue entre-temps, il sera intéressant de voir si ce niveau se maintient. Cette implantation des imprimeurs étrangers varie grandement en fonction des secteurs. « La sphère de concurrence pour le noir se situe dans un rayon de 1 500 km autour de Paris », celle du livre illustré s’élargit au « monde entier », et pour les produits complexes nécessitant de la main-d’œuvre, tout se passe en Asie.

Le rapport estime aussi la part de marché des principaux imprimeurs français (voir graphique), ce qui n’avait encore jamais été fait sous cet angle. Il étudie précisément le parc machines dans toutes les catégories de fabrication (rotatives, feuilles noir/quadri et numérique) avec la cartographie de leur implantation, ce qui en fera un outil de travail utile pour toute la filière.

Il construit enfin un modèle d’analyse prospective par secteurs, à 3 ans et 10 ans, dont les résultats vont de l’optimisme relatif au pessimisme mesuré. « Toutes les hypothèses et scénarios testés font état d’une baisse du tirage moyen », reconnaissent les auteurs. La nouvelle orientation de l’édition « conduit au renforcement de la concentration des ventes sur quelques best-sellers et à l’explosion du nombre de nouveautés dont les ventes sont dérisoires », ajoutent-ils.

Parmi les solutions proposées, dont certaines restaient à valider en début de semaine, le rapport préconise de créer une instance d’échanges commune à toute la chaîne du livre, qui serait le lieu de discussions avec les éditeurs afin d’orienter la recherche et le développement en fonction de leurs besoins et des perspectives de marché. Dans l’ordre des mesures interprofessionnelles, le rapport recommande aussi de mettre en place un flux d’informations de la librairie à l’édition et à la distribution, afin de suivre les ventes en temps réel pour planifier les réimpressions, éviter les ruptures d’approvisionnement et les ventes perdues. C’est le bookscan installé au Royaume-Uni, dont les éditeurs français parlent depuis des années sans avoir pu le financer. Les auteurs suggèrent aussi d’encourager une forme de préférence nationale chez les éditeurs dans le choix de leurs prestataires, et indiquent aux imprimeurs qu’ils pourraient mettre à profit dans leur communication le rayonnement de la culture française dont ils sont les vecteurs.

(1) Jean-Michel Laude, Jean-Philippe Behr, Jean-Marc Lebreton et Jacqueline Pieters, « Imprimer en France : la filière livre », Cabinet BL, 2015

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